ANALYSE
Cameroun, un an après le vote : les manifestants devant le tribunal militaire, ceux qui ont tiré devant personne
20 octobre 2026 — Yaoundé / Bamenda
En bref
- Le 8 octobre 2026, le tribunal militaire de Yaoundé a condamné 66 personnes arrêtées lors des manifestations après le vote. Les chefs d'accusation : fausses nouvelles, rébellion, attroupement. Une centaine d'autres détenus attendent leur procès.
- Aucun procès n'est connu pour les morts des manifestations. Le gouvernement parle de 16 morts, Human Rights Watch de 48 à 55 ; une coalition d'associations camerounaises en compte 706, avec une méthode qu'elle n'a pas rendue publique.
- L'opposant Anicet Ekane est mort en détention le 1er décembre 2025. L'enquête annoncée par le gouvernement est, selon sa famille, à l'arrêt.
- La plainte déposée à Paris en juin contre Paul Biya et une vingtaine de responsables n'a toujours pas reçu de réponse publique du parquet.
- Dans les régions anglophones, on se bat depuis 2016. En 2026, les séparatistes ont tué des civils mbororos à Gidado et imposé un nouveau confinement pour empêcher la rentrée scolaire. Le Conseil de sécurité de l'ONU n'a consacré au Cameroun qu'une seule réunion informelle, en 2019.
Le contexte
En juillet, nous avons raconté la plainte déposée à Paris par l'opposant Issa Tchiroma Bakary contre le président Paul Biya (Cameroun : la répression électorale devant un tribunal parisien). Un an a passé depuis le vote, et cet article regarde ce qui s'est passé ensuite : qui a été jugé, qui ne l'a pas été, et la guerre qui continue dans les régions anglophones.
Le 12 octobre 2025, le Cameroun a élu son président. Le 27 octobre, le Conseil constitutionnel a proclamé Paul Biya, 92 ans, vainqueur avec 53,66 %, contre 35,19 % pour Tchiroma ; moins d'un électeur sur deux a voté (Hespress). Tchiroma s'est proclamé vainqueur et a quitté le pays. Les manifestations qui ont suivi ont été réprimées.
Les faits
Les manifestations et les morts. Le 30 octobre 2025, le Haut-Commissariat de l'ONU aux droits de l'homme s'est dit alarmé par les informations faisant état de personnes tuées pendant les manifestations. Il a demandé aux forces de sécurité de ne pas recourir à la force létale et réclamé des enquêtes rapides et impartiales sur toutes les violences liées au scrutin (HCDH, via GlobalSecurity). Selon Human Rights Watch, les forces de sécurité ont utilisé des gaz lacrymogènes et des balles réelles ; les morts seraient entre 48 et 55, et les avocats estimaient jusqu'à 2 000 arrestations. HRW rappelle aussi que certaines manifestations ont dégénéré, avec des barrages routiers et des bâtiments saccagés (JURIST).
Des chiffres qui ne concordent pas. Le gouvernement parle de 16 morts et de plus de 800 interpellations. Une coalition d'une trentaine d'associations camerounaises menée par l'ONG Un Monde Avenir a présenté en mai 2026, devant la Commission africaine des droits de l'homme et des peuples, un bilan de 706 morts, 40 exécutions sommaires et 1 494 arrestations arbitraires. La méthode n'a pas été rendue publique, et l'ONG elle-même reconnaît ne pas avoir pu accéder aux hôpitaux (Camer.be, via allAfrica). Entre 16 et 706, l'écart est énorme, et c'est précisément ce qu'une enquête indépendante devrait éclaircir.
Qui a été jugé. Le 8 octobre 2026, le tribunal militaire de Yaoundé a jugé 66 personnes arrêtées après le vote et les a toutes condamnées pour propagation de fausses nouvelles, rébellion, attroupement et défaut de carte nationale d'identité. Les peines vont de six mois avec sursis à quinze mois de prison ferme ; les derniers devraient sortir en février. Une centaine d'autres détenus suivis par le même collectif de défense attendent leur procès (RFI, via allAfrica).
Qui n'a pas été jugé. Aucun procès n'est connu pour les morts des manifestations. Anicet Ekane, 74 ans, président du parti d'opposition Manidem, est mort le 1er décembre 2025 au centre médical de la gendarmerie de Yaoundé, où il était détenu depuis le 24 octobre sans avoir été présenté à un juge. Sa famille affirme qu'on lui avait retiré l'extracteur d'oxygène dont il avait besoin. Le ministère de la Défense affirme qu'il souffrait de pathologies chroniques et qu'il était pris en charge de manière appropriée. Le gouvernement a annoncé une enquête ; la famille a demandé une commission indépendante et n'avait, en janvier, reçu aucune réponse (Camer.be).
La plainte de Paris. Les deux plaintes déposées en juin par Tchiroma devant le tribunal judiciaire de Paris, au titre de la compétence universelle, n'ont reçu aucune réponse publique. En août, une association de la diaspora a envoyé au parquet un mémorandum pour en demander l'examen ; aucune ouverture d'enquête n'est connue (Camer.be, via allAfrica).
La guerre dans les régions anglophones. Depuis 2016, dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, l'armée combat des groupes armés qui réclament l'indépendance des deux régions anglophones, qu'ils appellent Ambazonie. On compte plus de 6 500 morts, au moins 334 000 déplacés internes et plus de 76 000 réfugiés au Nigeria (Global Centre for the Responsibility to Protect). Le 14 janvier 2026, à Gidado, dans le département du Donga-Mantung, des combattants présentés par les autorités comme séparatistes ont tué 14 civils de la communauté pastorale mbororo, presque tous des femmes et des enfants, selon le gouverneur de la région (Journal du Cameroun). À partir du 7 septembre 2026, les séparatistes ont imposé un confinement d'une semaine pour empêcher la rentrée scolaire, menaçant de tuer quiconque sortirait de chez lui (IANS/Xinhua, via NewKerala).
L'attention. En juin 2026, le Conseil norvégien pour les réfugiés a de nouveau classé le Cameroun parmi les dix crises de déplacement les plus négligées au monde ; l'année précédente, il était en tête (Euronews). Depuis 2019, le Conseil de sécurité de l'ONU n'a consacré au Cameroun qu'une seule réunion, informelle, sur la situation humanitaire.
Commentaire juridique
Des civils devant des juges militaires. Le Cameroun est partie au Pacte international relatif aux droits civils et politiques, qui garantit un procès équitable devant un tribunal indépendant et impartial (art. 14). Le Comité de l'ONU qui contrôle le Pacte a écrit que les procès de civils devant des tribunaux militaires doivent rester exceptionnels, admis seulement si l'État démontre que les juridictions ordinaires ne peuvent pas s'en charger. Le Rapporteur spécial de l'ONU sur l'indépendance des juges est allé plus loin : en règle générale, la juridiction militaire sur les civils n'est pas compatible avec une justice équitable et indépendante (ONU, A/HRC/14/26/Add.1). Un manifestant accusé d'avoir propagé de fausses nouvelles ou de ne pas avoir sa carte d'identité n'a rien de militaire.
Pourquoi un tribunal militaire. Au Cameroun, c'est la loi qui ouvre la voie. Le Code de justice militaire de 2017 (loi n° 2017/012) dispose en son article 8 que le tribunal militaire est « seul compétent » pour les infractions relatives aux actes de terrorisme et « à la sûreté de l'État », ainsi que pour « toutes les infractions connexes » (loi n° 2017/012, ONUDC). Cette dernière formule est la clé : une accusation de fausses nouvelles ou d'attroupement, si elle est liée à une accusation d'atteinte à la sûreté de l'État, se retrouve devant des juges militaires. L'article 4 permet en outre au tribunal militaire de Yaoundé de juger sur tout le territoire en cas de « menace grave à l'ordre public ». Après le vote, des avocats ont dit à Human Rights Watch que les personnes arrêtées étaient aussi accusées d'« hostilité contre la patrie », d'« insurrection » et de « rébellion », des infractions passibles dans certains cas de la peine de mort (HRW, 12/11/2025). En janvier, 142 accusés ont été jugés en flagrance devant le même tribunal ; les condamnations d'octobre sont tombées pour des chefs bien plus légers. Ce n'est pas la première fois : en 2020, 36 manifestants de l'opposition ont été condamnés par un tribunal militaire à des peines de cinq à sept ans (Amnesty International, 2025), et l'American Bar Association rappelle que la loi antiterroriste de 2014 sert à traduire devant des juges militaires des défenseurs des droits humains et des journalistes (ABA, 2024).
L'obligation d'enquêter. Quand des agents de l'État tuent pendant une manifestation, ou qu'une personne meurt sous la garde de l'État, celui-ci a l'obligation d'ouvrir une enquête rapide, indépendante et effective : elle découle du droit à la vie (art. 6 du Pacte). Dans le cas d'Ekane, l'obligation est plus stricte, car il était détenu sans juge et l'État était responsable de sa santé. Une enquête confiée à la gendarmerie même qui le détenait n'est pas indépendante.
La guerre. Le conflit dans les régions anglophones est un conflit armé non international : pour les deux parties s'applique l'article 3 commun aux Conventions de Genève, qui interdit de tuer des civils, de prendre des otages et de s'en prendre à ceux qui ne combattent pas. Le massacre de Gidado et les menaces contre quiconque sort de chez lui pendant le confinement relèvent de ces interdictions, tout comme la destruction de villages attribuée à l'armée les années passées.
Test de symétrie
- Le gouvernement a jugé les manifestants devant un tribunal militaire et n'a jugé personne pour les morts des manifestations ni pour la mort d'Ekane.
- Une partie des manifestants a eu recours à la violence, avec des barrages et des pillages : il est juste qu'ils en répondent, mais devant un juge ordinaire et pour des chefs proportionnés.
- Les chiffres de l'opposition doivent être traités avec la même prudence que ceux du gouvernement. Le bilan de 706 morts est bien plus élevé que celui de HRW, et la méthode n'est pas publique.
- Les séparatistes tuent des civils, enlèvent et ferment les écoles sous la menace des armes. La cause anglophone a des racines réelles, mais elle ne justifie ni les enfants tués à Gidado ni ceux privés d'école.
Notre jugement
Cette section exprime la position du site. Elle est séparée des faits exposés plus haut.
Un an après le vote, la justice camerounaise n'a fonctionné que dans un sens. Les manifestants ont été jugés par des militaires, pour des chefs comme les fausses nouvelles et l'attroupement. Ceux qui ont tiré sur eux n'ont, à ce que l'on sait, été jugés par personne. Et la mort en détention d'un opposant de 74 ans est confiée à l'enquête de ceux qui le détenaient.
Le Cameroun ne fait pas l'actualité parce qu'il semble ne jamais changer : le même président depuis quarante-quatre ans, la même guerre depuis dix, les mêmes confinements chaque septembre. Mais l'immobilité n'est pas neutre. Là où il n'y a pas de procès, les chiffres restent éloignés, de 16 à 706, chacun croit aux siens et personne ne peut démentir personne. Et là où le Conseil de sécurité ne se réunit pas, une guerre qui a fait des milliers de morts continue de ne pas exister pour le reste du monde.
À suivre
- Les autres procès devant le tribunal militaire et les appels des 66 condamnés.
- L'issue de l'enquête sur la mort d'Anicet Ekane.
- Une décision du parquet de Paris sur les plaintes de Tchiroma.
- La reprise des cours dans les régions anglophones et de nouvelles attaques contre les civils.
Sources : Hespress · HCDH, via GlobalSecurity · JURIST · Camer.be, via allAfrica · RFI, via allAfrica · Camer.be · Camer.be, via allAfrica · Global Centre for the Responsibility to Protect · Journal du Cameroun · IANS/Xinhua, via NewKerala · Euronews · ONU, A/HRC/14/26/Add.1 · loi n° 2017/012, ONUDC · HRW, 12/11/2025 · Amnesty International, 2025 · ABA, 2024
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